12/2018 PressePublication

Corinne Vezzoni, Maître en béton

Le milieu encore très masculin de la construction et du chantier imagine mal qu’une femme soit devenue maître dans l’emploi du béton. Honorée en 2015 du prix des Femmes Architectes lancé par l’ARVHA (1), Corinne Vezzoni s’est fait connaître par plusieurs réalisations mettant en œuvre des bétons d’une grande force plastique, en particulier le Centre de Conservation et de Ressources du MuCem à Marseille.

Béton pluriel : Pourquoi cette affection profonde pour le béton, ce plaisir à l’utiliser ?

Corinne Vezzoni : J’ai grandi au Maroc, à Casablanca où l’architecture moderne a produit des bâtiments magnifiques. Inconsciemment cette présence m’a nourri. Je me souviens de l’école Jules Ferry, des villas aux murs blanc et des architectures de béton brut, de celles puissantes de l’architecte Jean-François Zevaco.

Mon envie de travailler avec ce matériau commence sans doute là-bas. Puis, j’ai été élevé dans le sud et je vis aujourd’hui à Marseille. Ceux qui, comme moi, vivent avec le soleil comprennent ce que cela veut dire. Il ne s’agit pas seulement de l’accueillir. Il faut aussi s’en protéger, tamiser sa lumière, savoir s’en préserver. D’où cette notion d’abri, d’ombre, d’intimité qui, en architecture, se traduit par une forme de pudeur, le refus de tout révéler d’un bloc, sèchement, sans poésie. Ne pas tout énoncer tout de suite laisse la place à un peu de mystère, donne au projet cette part d’âme dont il a tant besoin.

Béton pluriel : Vous préférez ne pas concevoir des parois transparentes, un cheval de bataille de tant de maîtres d’œuvre ?

Corinne Vezzoni : Je travaille à Marseille où il y a une relation particulière à la minéralité, à la violence des éléments : violence de la lumière, violence du vent, de la géographie, de la topographie. Rien ici n’est entre deux, comme souvent en Méditerranée : rocs blanc à nu, paysage aride. La végétation pousse avec des efforts, par manque d’eau, s’accroche à la roche pour résister à la brusquerie des ravinements. Terre de contraste. La botanique explique pourquoi les plantes sentent si fort dans le sud, alors qu’elles sont presque sans odeur dans le nord. Prenez les tulipes en Hollande. Bien arrosées, épanouies, leurs couleurs éclatent. En revanche, elles exhalent peu de parfums. Chez nous, le thym, le romarin, les cistes luttent pour exister et parfois souffrent. Pour économiser l’eau, la préserver car ils en manquent, pour dépenser moins d’énergie, pas de fleurs fastueuses mais des fleurs plus petites, pas de couleurs trop pimpantes, mais plus subtiles presque éteintes parfois : des gris bleuté, argenté, du parme. En développant moins de surface au soleil, elles se protègent de la chaleur et minimisent l’évaporation qui, en revanche, concentre leurs essences. Cette idée de protection, de resserrement, de concentration pour atteindre plus d’efficacité, ce processus de recroquevillement pour atteindre plus de force m’intéresse.

Cela peut paraître loin du béton et pourtant, cela m’a conduit à l’idée d’épaisseur, de densité. De masse aussi qu’il faut bien sûr ordonner, travailler, cadrer. Pour la rendre plus puissante, plus spectaculaire à mon sens, il faut y ajouter de la profondeur de champ, aux antipodes des parois, des plans verticaux minces et des pelliculages qui ne sont finalement que des surfaces et donnent des sensations de fragilité . Un peu comme au cinéma. Malgré tous les efforts pour imiter le réel, ce qui est perçu n’a pas la même valeur, la même réalité, la même vigueur que l’immersion dans le paysage.

A partir de là, le béton me semble le matériau idéal pour porter ce que je veux transmettre. Et pas seulement à l’extérieur. A l’intérieur aussi. La masse, l’opacité préservent le mystère, donnent envie de découvrir ce qu’elles cachent, suscitent l’envie de découvrir, stimulent le mouvement. (9.31) Je rejoins là l’histoire de la ville méditerranéenne, de la villa grecque à la kasbah. Derrière les murs, la vie s’épanouit dans des patios, des cours, se déploie jusqu’aux terrasses habitées, entre ombre et lumière. Les vues aériennes très précises dévoilent encore aujourd’hui ce pullulement. La matière se creuse, travaillée par une géométrie dont on ne sait plus si elle est naturelle ou savante ou peut-être les deux. L’épaisseur s’excave pour abriter aussi bien les hommes que leurs jardins bien plus nombreux qu’en dehors de la maison.

Béton pluriel : Est-ce qua la pierre pourrait jouer le même rôle ?

Corinne Vezzoni : Oui et non. Elle peut répondre à ces questions là. Mais la grande différence tient à la matière elle-même. La pierre si merveilleuse soit-elle n’en est pas moins rigide. Le béton lui se coule. Bloc d’un côté, liquide de l’autre. Taille pour l’une et stéréotomie, moule pour l’autre et fluidité. Et il ne faut pas se tromper. Le béton, les bétons avec leurs composants et leurs propriétés, leurs caractéristiques toujours plus sophistiquées, avec leurs armatures, leurs pré et post tensions autorisent des constructions de très haute technicité que ne peut pas offrir la pierre. Son éventail d’application est sans commune mesure. Prenons l’exemple de l’Unité d’habitation de Le Corbusier où j’ai mes bureaux. Impossible de ne pas être frappé par la plasticité et la puissance des piles tronconiques qui la portent. Le béton répond exactement, dans la lumière, à ce que Le Corbusier cherchait : l’expression des forces à l’œuvre dans l’économie de moyens, mais aussi l’expression de la valeur intrinsèque du béton à cet endroit précis, avec ses sables et ses agrégats qui rejoignent cette couleur si particulière de Marseille, entre sel et calcaire.

Béton pluriel : Vous voulez dire que le béton peut ancrer l’architecture dans son lieu ?

Corinne Vezzoni : Mais bien sûr ! Nous travaillons en ce moment sur un Centre de formation d’apprentis (2) au large de Saint-Rémy-de-Provence à Mallemort exactement à juste 10 km de l’abbaye de Silvacane. Comme l’institution se trouve à l’écart, il y a un internat en plus des lieux d’enseignement. Tout autour, il y a de grands mas provençaux avec leurs parcelles agricoles dont les terres sont issues des alluvions épais, presque ocre, déposés il y a des millénaires par le Rhône et la Durance quand ils ne faisaient alors qu’un seul et même fleuve. Pour ancrer l’architecture dans le sol, la faire quasi sourdre des sols, nous utilisons pour le béton les cailloux pris sur place et les sables du Roussillon. Ensuite, une fois banché, coulé, séché, nous l’attaquons par parties, avec plus où moins d’intensité, pour dévoiler ses granulométries différentes, du plus lisse au plus rugueux, pour révéler sa consistance, ses matières, ses agrégats, sa réalité même. C’est tout simple et beau. Et là, pour finir, je veux souligner une autre des caractéristiques fondatrice du béton. Pensé, travaillé, soigné, traité avec respect, il rejoint la force, le caractère natif de la pierre, mais aussi de la terre crue et s’inscrit dans cette lignée séculaire des matériaux nobles.

Propos recueillis par Jean-François Pousse

  1. ARVHA : Association pour la Recherche sur la Ville et l’Habitat

  2. CFA de Mallemort : Centre de Formation et d’Apprentis des Travaux Publics de la région PACA

04/2017 Presse

L’invitée de Moi président 2017

Corinne Vezzoni était l’invitée d’Olivier de Lagarde, dans son émission Moi Président 2017, sur France Info vendredi 28 avril 2017.

« Moi Président, je propose de rendre inconstructible l’ensemble du territoire », Corinne Vezzoni.